La Gardienne — Le Chef-d'Œuvre Inconnu
« On ne choisit pas toujours son trône, parfois c'est lui qui vous choisit. »
Je n’avais pas prévu de reprendre un jour la dernière librairie de livres anciens et rares de Lille. C’est la vie, dans ce qu’elle a de plus imprévisible, qui l’a décidé. Il y a trois ans, je franchissais le seuil de cet endroit. Le créateur de ce lieu a vu en moi ce que je n’osais pas encore nommer : son héritière. Aujourd’hui, mes clients m’appellent « La Gardienne ». C’est un titre que je n’ai pas décrété, mais que j’honore chaque jour en sauvant du néant des trésors de papier.
Une vie sous la garde des livres
Je suis une enfant du livre. Dans ma famille, le papier a toujours été le liant entre les générations. J’ai grandi entourée de bibliothèques disparates : les grands classiques et la littérature chez ma mère, l’Histoire de France chez mon père, la mécanique chez mon grand-père, l’art culinaire chez ma grand-mère.
J’ai eu la chance immense de n’avoir jamais de restriction, car chez nous on considérait que si un texte était trop complexe, l’esprit s’en protégerait seul. C’est ainsi qu’à 12 ans, je découvrais L’Émile ou De l’éducation de Rousseau.
Pourtant, cette liberté s’accompagnait d’une protection bienveillante. Ma mère a été ma première « Vigie », lisant chaque ouvrage avant moi pour s’assurer qu’il ne heurterait pas ma sensibilité de l’instant. Elle a tenu ce rôle jusqu’à ma trentaine, veillant même durant mon burn-out à ce que mes lectures soient des refuges plutôt que des agressions. De cette éducation, j’ai gardé une conviction : le livre est un rempart, mais il faut savoir quel mur ériger selon la saison de sa vie.
De la pierre à la page : apprivoiser l’éternité
Mon regard sur le livre ancien est nourri par un sujet d’étude singulier : la représentation de la mort dans la sculpture entre 1390 et 1550, entre Paris, Avignon et Londres. Étudier comment l’humain a choisi de pérenniser son passage dans la pierre m’a donné un respect profond pour ce qui survit au temps.
J’ai également suivi des cours de paléographie moderne pour apprendre à déchiffrer les manuscrits, mais c’est ce rapport à la trace, au monument et à la mémoire qui définit ma pratique de libraire. Mes années passées dans les musées, à Lille et à Saint-Omer, ont fini de sculpter ma rigueur muséale et mon amour de l’objet rare.
L’art de transmettre sans écraser
Avant d’être libraire, j’ai été gouvernante pour enfants. Cette expérience est le fil conducteur secret de ma carrière. Elle m’a appris l’adaptation et l’humilité.
Dans ma librairie, je suis « celle qui sait », mais je ne suis jamais celle qui prend de haut. Mon savoir n’est pas une arme pour exclure, mais une main tendue pour accompagner. Mon métier est de traduire la rareté en émotion, de rendre accessible ce qui semble sacré, et de guider chaque visiteur vers le texte qui fera écho à sa propre histoire.
Un fonctionnement hors cadre
Si mon approche détonne, c’est que je refuse le lissage des conventions. Ma neuroatypie est mon mode d’exploitation : elle me permet de voir des liens invisibles et de traiter l’information avec une intensité qui m’est propre. En l’affichant, je pose les bases de mon attitude : je suis entière, directe et sans filtre.
Je ne suis pas là pour jouer un rôle de « spécialiste » distante, mais pour offrir un espace où la singularité est accueillie avec excellence. Ici, la « bizarrerie » n’existe pas ; il n’y a que des chercheurs de trésors qui méritent d’être entendus, respectés et servis avec une exigence absolue.
L’accueil à mon image
Vous serez toujours accueilli par un « Bonjour, bienvenue », héritage sacré de Jean-Claude, le créateur de ce lieu. Pour le reste, je vous laisse votre espace. Vous me trouverez sans doute installée en tailleur sur mon gros fauteuil en cuir, tel un matou sur son territoire.
Et si je travaille sans chaussures — au grand dam de Jean-Claude ! — c’est parce que pour une neuroatypique, le confort est la condition de la réflexion. Mes pieuvres en crochet sur le bureau sont là pour vous rappeler que si nous sommes entourés de trésors sérieux, nous n’avons pas besoin de nous prendre au sérieux.
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